« Biosourcé », « origine naturelle », « origine végétale » : que cachent ces trois mentions qu’on voit souvent sur les peintures et les détergents ? On a cherché… et il y a de quoi tomber des nues !
D’un côté, la lessive Active Clean de Skip ; de l’autre, celle d’Uni Vert (Marque Repère d’E.Leclerc), à l’extrait d’aloe vera. Pour attirer l’œil des consommateurs à la fibre écologique, les deux produits arborent un argument quasi identique : « Avec des ingrédients actifs d’origine végétale », annonce le premier ; « Agents nettoyants d’origine végétale », se vante le second. Mais qu’entendent-ils exactement par « origine végétale » ? Quels sont ces ingrédients ? Et, surtout, quelle part représentent-ils dans la formule ? Les fabricants ne déclarent rien de plus sur l’emballage. Comme s’il fallait leur faire confiance…
Analyse radiocarbone
Que Choisir a soumis ces deux références à une analyse radiocarbone, qui permet de distinguer, dans la composition, le pourcentage de carbone biosourcé (d’origine animale ou végétale) et celui de carbone fossile (lire « Comment nous testons »). Résultat ? La lessive Skip présente une teneur en carbone biosourcé de 30 %, contre 69 % pour celle d’Uni Vert – qui nous a précisé, par ailleurs, que son détergent ne comportait pas d’ingrédients d’origine animale. Ces 69 % de carbone biosourcé seraient donc uniquement d’origine végétale. Skip, lui, ne nous a pas répondu. Quoi qu’il en soit, des deux marques, c’est bien Uni Vert qui incorpore le plus d’ingrédients d’origine végétale dans sa formulation, ce que la comparaison des deux bidons ne permet pas de savoir. Un cas typique du grand flou qui entoure encore trop souvent les allégations environnementales…
« Bio », « compostable », « durable » « écoconçu »… une vingtaine de mentions sont aujourd’hui couramment utilisées par les fabricants de produits non alimentaires, recense le Conseil national de la consommation (CNC) dans un guide. Il y indique également les quelques règles que ces derniers sont censés suivre en la matière ; une directive européenne (2005/29/CE) impose notamment une présentation claire, spécifique, exacte et dénuée d’ambiguïté. Or, on est loin du compte. Les agents de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) ont contrôlé 3 000 établissements entre 2023 et 2024, et relevé des manquements graves chez 15 % d’entre eux. Sans aller jusque-là, l’encadrement juridique souvent imprécis des allégations environnementales offre un boulevard aux interprétations des marques. Dès lors, difficile pour le consommateur de comprendre ce que signifient les étiquettes, de les comparer et de déjouer le greenwashing (écoblanchiment). C’est du moins le constat que nous avons fait après avoir étudié trois mentions, « biosourcé », « origine naturelle » et « origine végétale », et la façon dont elles étaient employées sur des peintures et des produits ménagers.
Principal ingrédient d’origine naturelle ? L’eau !
Est « d’origine naturelle » un ingrédient non issu de la pétrochimie – donc d’origine végétale, animale ou minérale – et peu transformé. Apta (Intermarché) revendique ainsi, sur le flacon de son nettoyant Action citron, « 96 % d’ingrédients d’origine naturelle », sans plus de précisions. Lorsqu’on l’interroge, l’enseigne explique que sur les 10 composants, seuls 2 sont 100 % d’origine naturelle : l’eau et la soude. C’est peu, d’autant plus que l’eau, toujours naturelle, est présente à plus de 90 % dans ce produit, ce qui aide grandement à afficher un taux aussi élevé (96 %) ! Gonflé, non ? Maison verte est tout aussi culottée avec sa lessive détachante Fraîcheur d’été : ici, pas de pourcentage figurant sur le bidon, la marque préfère écrire « Avec 5 enzymes actives d’origine naturelle »… sans préciser que ces ingrédients ne constituent que 0,037 % de la formule (lire aussi l’encadré).
L’usage de la mention « biosourcé » sur des pots de peinture n’est pas non plus transparent. Peuvent ainsi être qualifiés des produits, des matières et des matériaux issus partiellement ou entièrement de la biomasse (végétale ou animale), qu’ils aient été transformés ou non. C’est large ! Le guide pratique du CNC demande néanmoins aux fabricants de spécifier sur l’emballage ce qui est biosourcé, la part que cela représente dans la formulation ou encore la biomasse utilisée. La Fédération des industries des peintures, encres, colles, couleurs et résines (Fipec) a également publié un référentiel de règles communes sur lesquelles l’interprofession s’est accordée – une initiative encore trop rare. « Ce travail a permis, notamment, de définir une méthode pour calculer la quantité de carbone biosourcé d’un article [la norme européenne EN 16640], et de fixer des teneurs minimales en biomasse dans un produit fini qui affirme être “biosourcé” [entre 20 et 45 %, selon la famille de peinture] », détaille Thierry Jeannette, président de la commission environnement de la Fipec. Il dit voir du mieux, depuis, sur le marché : « Certaines allégations très vagues, du type “peintures biosourcées”, ont disparu, remplacées par d’autres indiquant les teneurs, mais aussi les ingrédients réellement biosourcés dans la recette [le plus souvent, les résines]. »
Pourtant, la majorité des pots de peinture que nous avons analysés ne respectent pas scrupuleusement le guide du CNC ni le référentiel de la Fipec. Un exemple : pour sa peinture Naturéa blanc neige velours, GoodHome (Castorama) indique le taux de carbone biosourcé du produit (entre 30 et 35 %), mais révèle l’avoir calculé à partir d’une autre norme que celle préconisée par la Fipec… La marque Envie (Leroy Merlin), elle, assure que la résine de sa peinture blanc velours est biosourcée à 96 %, sans toutefois mentionner sur l’emballage la biomasse utilisée ni la teneur en carbone biosourcé. Or, elle la connaît puisqu’elle nous l’a fournie – et, paradoxalement, des quatre références évaluées, c’est celle qui obtient le meilleur ratio (49 %). À la place, elle préfère afficher le pourcentage cumulé d’ingrédients d’origine naturelle, minérale et biosourcée (64 %). De quoi s’y perdre… Cette dernière donnée ne peut pas, en tout cas, être comparée au taux de carbone biosourcé annoncé par la plupart de ces concurrentes.
De son côté, Dulux Valentine fait pire : nous n’avons trouvé que 3 % de carbone biosourcé dans sa peinture Blanc facile intérieur satin, qu’elle déclare être fabriquée « à partir de matière première biosourcée ». Un tour de passe-passe réalisé grâce à l’approche « BioMass Balance » que le fabricant dit avoir adoptée, mais sans la décrire sur le pot. Il mérite un carton rouge (lire également l’encadré).
À quand un label ?
« Il y a encore du travail, admet Thierry Jeannette. Il manque, entre autres, dans notre secteur, un label qui certifierait précisément l’allégation biosourcée et imposerait des seuils minimaux pour l’utiliser. » La Fipec a poussé pour que ce soit l’Ecolabel, très présent dans la peinture et dont le cahier des charges a été récemment révisé. Échec. « C’est un logo européen, reprend Thierry Jeannette. Or, il n’y a quasiment qu’en France qu’on emploie la mention “biosourcé”. » Dommage, car les certifications apportent souvent aux consommateurs la garantie qu’un organisme indépendant a vérifié l’allégation. Par exemple, s’agissant de celle d’« origine naturelle », « Ecocert nous audite deux fois par an, illustre Sébastien Lajeune, responsable technique produits chez Paulette, fabricant de produits d’entretien. À chaque fois, il contrôle qu’au moins 95 % de nos recettes sont d’origine naturelle, le seuil minimal fixé au niveau européen pour que nos produits soient ainsi qualifiés. »
Lexique
« Origine naturelle » Les produits ou les ingrédients sont d’origine végétale, animale ou minérale (donc non issus de la pétrochimie) et peu transformés.
« Origine végétale » Les produits ou les ingrédients sont forcément issus de la biomasse végétale, et peuvent avoir subi des transformations.
« Biosourcé » Fabriqués entièrement ou partiellement à partir de biomasse (végétale ou animale), les produits ou les ingrédients peuvent aussi avoir été transformés.
Attention : aucune de ces allégations ne signifie que le produit est sans danger pour la santé humaine ou les écosystèmes. Elles ne garantissent pas non plus la réduction des impacts environnementaux.
Des mentions bidon
Maison verte : Au culot !

« Avec 5 enzymes actives d’origine naturelle », vante Maison verte sur sa lessive détachante Fraîcheur d’été. Le fabricant n’affiche pas, en revanche, la part de ces ingrédients dans sa formule. « 0,037 % », nous a-t-il répondu lorsque nous le lui avons demandé. Dès lors, il est très exagéré de les mettre ainsi en avant sur le bidon.
Dulux Valentine : De la poudre aux yeux ?

« Fabriqué à partir de matière première biosourcée », « Contribue à réduire l’empreinte carbone grâce à l’approche BioMass Balance »… Sur son pot de peinture Blanc facile, Dulux Valentine cumule les mentions alambiquées. Certes, un QR code renvoie vers une page web censée expliciter la démarche. Mais la mission est à moitié remplie. On ne s’attend pas, en tout cas, à ne trouver que 3 % de carbone biosourcé ici ! Grégoire David, de l’Agence de la transition écologique (Ademe), n’est pas surpris. « La BioMass Balance garantit seulement qu’en entrée d’usine, de la biomasse a été utilisée, commence-t-il. On ignore toutefois ce qu’elle devient durant le process, et on ne peut pas assurer un taux de carbone biosourcé constant dans le produit fini. » Dans le cas de Dulux Valentine, son fournisseur de résines remplace une partie des matières fossiles par de la biomasse. Celui-ci obtient ainsi le droit d’alléguer que certaines de ses résines sont fabriquées « à partir de matière première biosourcée », dont celles que lui achète Dulux Valentine. Alors que la demande en ingrédients biosourcés reste modérée, la BioMass Balance a cet avantage de permettre aux gros acteurs de la chimie d’incorporer de la biomasse sur leurs chaînes de production sans avoir à créer de lignes dédiées. Tout de même, certains fournisseurs font déjà cet effort et produisent des résines biosourcées à quasi 100 %. « Dulux Valentine devrait au moins dire “bioattribué” plutôt que “biosourcé” pour marquer une différence », estime Grégoire David.
Apta : Heureusement qu’il y a de l’eau

Dans son nettoyant Action citron, « 96 % des ingrédients [sont] d’origine naturelle », allègue Apta (Intermarché). Qui n’indique pas que seuls 2 sur 10 le sont à 100 %… Un troisième atteint 32 %. Ici encore, c’est gonflé de jouer la carte du naturel, d’autant que dans les deux composés précités figure l’eau, dont ce détergent est constitué à plus de 90 %.
Comment nous testons
Allégations « biosourcé » et « d’origine végétale » Nous avons vérifié le pourcentage de carbone renouvelable (biosourcé) dans les peintures et détergents à l’aide d’une analyse radiocarbone (ou carbone 14). Cet élément a trois isotopes (C12, C13, C14), le dernier disparaissant sur le long terme. C’est grâce à lui qu’on peut distinguer la part provenant du végétal ou de l’animal (pleine de C14) de celle issue du pétrole (dépourvue de C14) dans un produit. Ainsi, on obtient sa teneur en carbone biosourcé. Cette méthode ayant ses limites (absence de distinction entre taux végétal et animal, notamment), nous avons aussi interrogé les fabricants sur l’origine de leurs ingrédients.
Allégation « d’origine naturelle » Nous avons mesuré l’eau, un ingrédient naturel présent dans de nombreux détergents.
3 questions à Grégoire David, ingénieur produits biosourcés à l’Ademe
Biosourcé ne veut pas toujours dire bon pour l’environnement
Que Choisir C’est mieux pour la planète si c’est biosourcé ?
Grégoire David Passer du fossile non-renouvelable au biosourcé, c’est-à-dire issu de la biomasse (végétale ou animale), va dans le bon sens. Cependant, on ne peut pas affirmer que le biosourcé est forcément synonyme de plus-value environnementale. Pour le savoir, il faut faire une analyse de cycle de vie (ACV) du produit, soit mesurer ses impacts, de sa fabrication à sa fin de vie.
QC À quel moment l’empreinte d’un produit « biosourcé » peut-elle dévisser ?
G. D. Potentiellement, à tous les stades. Pour faire du biosourcé, on a besoin de biomasse. Il s’agit le plus souvent d’une culture dont l’intensification, lorsqu’elle a lieu, engendre des changements problématiques d’affectation des sols. Certaines cultures sont aussi gourmandes en eau, engrais et pesticides. Si la biomasse vient de l’autre bout du monde, il conviendra également de prendre en compte les impacts liés à son transport. Et, comme tout produit, si sa fabrication requiert des étapes énergivores non optimisées ou qu’il est impossible de le recycler, alors cela alourdira encore son empreinte environnementale.
QC Ces risques sont-ils suffisamment pris en compte ?
G. D. La majorité des industriels sont sortis de l’idée que le biosourcé était toujours bon pour la planète. Ils ont bien identifié les points de vigilance quand ils intègrent de la biomasse dans leurs process. Toutefois, le but est que ces produits et ingrédients biosourcés remplacent réellement leurs équivalents fossiles, et ne s’ajoutent pas seulement. On oublie parfois cet impératif de sobriété. Prenez les plastiques : désormais, on en fait aussi du biosourcé, mais la production d’origine fossile continue d’augmenter !

Fabrice Pouliquen
Mélanie Marchais
Rédactrice technique


